Laurent Mellier
Paris
France

Pourquoi ce mémoire
Premier constat
Difficile d'évoluer professionnellement dans la sphère culturelle aux Etats-Unis si on n'en connait pas le fonctionnement. Or, on ne peut pas lire ce mode de fonctionnement si on n’en déchiffre pas à la base le mode de financement, ce qui est loin d’être évident tellement il est complexe, car il a des sources historiques, culturelles et économiques qui peuvent paraitre opaques et difficiles à cerner pour un Européen. Ceci pour plusieurs raisons :
- La distinction entre secteur privé et public est floue. Ce n’est pas le secteur public qui est au service de l’intérêt général, mais les organisations du tiers secteur, qui relèvent à la fois de l’action privée et publique. (Voir aussi : Les secteur public et privé dans les arts.)
- Certaines fonctionnent majoritairement avec des fonds publics mais sont officiellement des organisations privées. D’autres, comme les universités par exemple, peuvent être publiques mais être principalement financées sur fonds privés.
- S’il n’y a pas de politique culturelle publique aux Etats-Unis, il faut savoir qu’il y a bien une intervention de l’Etat fédéral et des gouvernements locaux qui peut paraitre désordonnée vue de l’extérieur car elle ne répond à aucune stratégie d’ensemble.
- Au bout du compte, on est dans un système où sont mélangés de manière un peu chaotique des financements publics et privés, des systèmes de déduction fiscales variant dans chacun des 50 Etats qu’on n’oserait pas imaginer en France, ou encore une philanthropie ou un système de capitalisation ( les "endowments"ou "fonds de dotation") qui drainent des montants inimaginables chez nous.
La perception que les observateurs étrangers peuvent avoir du système culturel américain, et qui consiste à dire que les arts sont exclusivement aux mains du marché, soumis à la loi de l’argent sans aucun soutien de l’Etat ni d’aucune autorité publique, n’est pas forcément le fruit d’un manque de curiosité ou d’un anti-américanisme. Mais comme le dit l’ancien président du NEA (National Endowment for the Arts) lui-même, Dana Gioia, « essayer de définir le système de financement des arts aux Etats-Unis revient à rentrer dans un véritable labyrinthe. Pas étonnant, donc, que les mécanismes financiers de la politique et de la pratique artistique américaine soient si mal compris. »
Dans un pays où 45 dollars par individu sont donnés annuellement, en moyenne, aux « arts, à la culture et aux lettres et sciences sociales (1) » (dix fois plus qu’en France) (2), la philanthropie culturelle américaine, intersection entre la sphère de l’économie du don et celle des arts, est un modèle, parfait ou imparfait, louable ou condamnable, juste ou injuste, mais qui permet néanmoins, quel que soit le qualificatif qu’on lui associe, au système culturel américain de fonctionner.
La philanthropie fait partie du mode de financement des arts, et constitue donc une clef de lecture de leur fonctionnement. C'est l’une des conséquences de ce mode de financement, mais aussi l'une de ses causes. On découvre à travers cette étude que la philanthropie aux Etats-Unis est un véritable système, partie prenante du modèle américain qui correspond aux valeurs identitaires de la nation. Au-delà donc du système culturel, on découvrira à travers elle les fondements trop souvent ignorés de ce modèle.
Deuxième constat
Le problème du désengagement de l’Etat et de la diversification des ressources financières est d'une actualité brûlante en France. Le fundraising, le mécénat et la philanthropie s'y développent, mais le regard qu’on y porte, souvent, est négatif, et les méthodes employées ont pu être chaotiques (même si c'est de moins en moins le cas). Sauf exception, on fait du fundraising en situation d’urgence, parce que l’Etat se désengage. Et on considère que c’est un travail commercial, une démarche de sollicitation marchande qui consiste uniquement à demander de l’argent. Ce qui fait peur et comporte une dimension négative.
A travers ce travail, un rapprochement peut être effectué entre les méthodes américaines dans le fundraising, séculaires, et celles pouvant être adoptées en France, compte-tenu de son histoire, de sa culture, de son économie et de sa réalité sociale. Poser les questions d'une imitation du modèle américain dans ce domaine, c'est réfléchir sur les moyens qu'on peut -qu'on doit?- se donner en France pour palier le manque de ressources publiques auxquelles l'Etat Providence nous avait habitués.
1 - Ce qu’on appelle “Arts and Humanities”
2 - How the United States Funds the Arts, National Endowment for the Arts, Office of Research and Analysis, Second Edition, Washington, DC, 2007, p. 2 2007, p. 2
Une réflexion qui tente de trouver réponse à deux questions essentielles :
- Comment la formidable effervescence culturelle américaine a-t-elle pu émerger en l’absence apparente et historique de l'Etat dans la sphère culturelle, qui nous semble, à nous Français, si importante ?
- Dans ce contexte, pourquoi et comment la philanthropie culturelle est-elle née et comment s’est-elle développée ?
A travers la philanthropie culturelle, c'est tout le mécanisme du fundraising aux Etats-Unis qui est abordé.
Voir aussi : Summary in English
- Une bibliographie consultée à la Bibliothèque du Congrès, comprenant des ouvrages spécialisés dans la culture et son financement aux Etats-Unis, la philanthropie et le don, et bien sûr l’Amérique en général.
- Une vingtaine d’entretiens semi-directifs sur ces sujets avec des représentants du monde culturel de Washington et des spécialistes en fundraising ou de financement culturel aux Etats-Unis et en France.

- Pour appuyer la théorie et confronter le résultat des entretiens, et étudier la façon dont la philanthropie culturelle est vécue concrètement et utilisée dans les structures culturelles, une organisation considérée comme un symbole dans l’histoire du système culturel américain a été choisie : le Kennedy Center for the Performing Arts, à travers son orchestre en résidence permanente, le National Symphony Orchestra. C'est le premier projet culturel jamais initié et mené à bien par l’Etat Fédéral, qui représente ce que l’on fait de mieux en matière de fundraising dans le monde culturel aux Etats-Unis.
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Laurent Mellier
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