Laurent Mellier
Paris
France

Le don est, selon l’expression de l’anthropologue Maurice Godelier, une « énigme » (1). Qui donne ? Pourquoi donner, pourquoi solliciter la donation, pourquoi l’accepter ? Faut-il rendre et, si oui, que faut-il rendre ? Le don et le contre-don se résument-ils à un simple échange de faveurs, de services ou de marchandises ? Ou ont-ils une signification sociale, économique et culturelle plus complexe ?
C’est ce que suggère l’ethnologue Marcel Hénaff, qui s'est inspiré lui-même des travaux de Marcel Mauss : « L’histoire de nos civilisations est pleine de ces questions implicites. Nos récits ne parlent que de cela : don, sacrifice, dette, grâce. » (2) Il estime ainsi que « [le don] n’est pas seulement une histoire économique. Ce sont les fondements anthropologiques de notre mode d’être ensemble qui sont en jeu dans ces questions d’échanges profitables et de dons généreux. » (3)
Pour trouver des éléments d’analyse de cette énigme, il est nécessaire de dresser d’abord un panorama des différentes catégories de donateurs existant aux Etats-Unis, en examinant leurs fonctions et leur poids dans la philanthropie américaine. Nous avons ensuite analysé leurs motivations et les conséquences de leurs dons, moteurs de l’échange entre le donateur et le bénéficiaire du don.
Voir aussi : Psychologie du don.
Les chiffres
En 2008, selon la Fondation Giving USA, les Américains ont donné plus de 307,65 milliards de dollars (4) (236,65 milliards d’euros), l’équivalent de 2,2% du PIB, soit juste un peu moins que le budget de l’Etat français la même année. On considère ce chiffre comme la manifestation d’un immense élan de générosité, étonnant en début de récession économique, un élan qui s’est manifesté envers toutes les catégories habituelles d’œuvres de charité ou d’organisations à but non lucratif, nationales et internationales. Trois de ces catégories ont, contrairement à toutes les autres, connu une augmentation des donations : la religion, les œuvres sociales et les affaires internationales.
Fonds levés aux Etats-Unis en 2008 et répartition des dons
Les contributions reçues par les 501(c)(3) proviennent en très large majorité des particuliers, qui représentaient, en 2008, 75% des montants perçus (5). La philanthropie américaine existe donc grâce à leur générosité. Viennent ensuite les fondations, les entreprises (qui jouent le plus petit rôle dans la philanthropie) et les legs, selon la répartition suivante (6).
Voir aussi : Répartition des contributions versée par les fondations et les entreprises.
Les motivations du don
Le procédé de donation est complexe. En dehors des considérations fiscales, il inclut une dimension émotionnelle, rationnelle, irrationnelle et subjective, tout un ensemble de mobiles qui contribuent à alimenter la sphère philanthropique.
Si certains donnent par volonté de changer le monde, par humanisme social, affection pour une communauté ou un quartier, par pur altruisme ou pour des raisons religieuses, d’autres le font pour se donner un statut social (en appartenant ainsi ouvertement à une élite de pairs), pour se constituer un réseau de relations ou par souci de respectabilité. Il existe aussi des raisons obscures : parfumer une réputation sordide ou faire mieux que d’autres philanthropes, par jalousie, pression ou esprit de compétition.
Il existe de multiples raisons qui motivent les philanthropes à donner, et nous n’essaierons pas d’en faire une liste exhaustive. Quelques unes d'entre elles, celles qui ont l'impact le plus fort, ont été répertoriées dans une étude publiée par le Centre de Philanthropie à l'université d'Indiana en 2009 (7):
Voir aussi : Statistiques 2008 du Centre de Philanthropie.
Plusieurs thèmes reviennent lorsqu'on se penche sur les motivations des donateurs.
Altruisme, loyauté, devoir de rendre à la communauté : trois termes indissociables. Ils forment l’une des clés de lecture de la philanthropie aux Etats-Unis et du «solidarisme libéral» qui s’y est créé. On pourra objecter qu’à partir du moment où il y a devoir, il n’y a plus altruisme, mais c’est un devoir auquel chacun est entièrement libre d’obéir et pour lequel on n’attend pas forcément de retour.
Le « give back » est la raison qu’ont évoquée et mise en avant les premiers philanthropes : Carnegie, Mellon, Rockefeller, Ford. Et c’est la motivation numéro un chez les personnes à revenus élevés, qui ont fait l’objet de l’enquête du Centre de Philanthropie mentionnée plus haut : 81,2 % d’entre elles citent ce facteur comme première motivation du don.
On connaît la célèbre formule de Tocqueville, qui disait qu’ « en Amérique, la plupart des riches ont commencé par être pauvres . » La réussite qui conduit à la fortune est d’autant plus respectée, voire admirée, quand elle est le fait de personnes ayant connu la pauvreté. Beaucoup de légendes relatent que c’est à partir d’un centime trouvé dans la rue ou de quelques dollars bien investis que des milliardaires ont fait fortune. C’est souvent faux, mais symptomatique de la mentalité américaine, qui considère qu’on n’a pas forcément à naître riche pour mourir riche.
L’Amérique a accueilli des millions d’immigrés qui ont fui la pauvreté et qui ont réussi, au prix de sacrifices et d’un dur labeur, à améliorer leur statut économique, à constituer une fortune, et à permettre à leurs enfants d’accéder au confort. La tradition d’immigration trouve ses sources dans l’espoir que représente ce pays neuf, les opportunités qu’il offre et le formidable sentiment de liberté qu’il inspire.
C’est cet environnement que recherchaient les colons fuyant l’Europe monarchique. C’est ce rêve qui a déclenché la ruée vers l’or. C’est cette terre riche d’opportunités que représentait Ellis Island.
L’Amérique, terre d’immigration, a ainsi donné, pendant les premiers siècles de son histoire, ce que ses nouveaux citoyens n’avaient jamais pu obtenir dans leurs pays : la liberté, un statut social, un travail, et surtout une chance de réussir.
Tout comme on ne peut comprendre l’Amérique si on ne cherche pas, sans idée préconçue, à analyser les raisons de l’omniprésence de la religion, on ne peut non
plus la comprendre si on minimise le rôle du facteur « immigration ».
L’immigré qui a réussi le doit à cette terre d’accueil et à ce qu’elle lui a apporté en l’acceptant. L’altruisme, pour lui, est une façon de lui rendre ce qu’elle lui a donné, selon l’idée du « give back ». Il s’agit de partager sa réussite, qui appartient aussi à autrui, et dont l’autre doit profiter.
Cette valeur, qui est propre à l’Amérique et reste mystérieuse aux yeux des autres nations, est profondément ancrée dans l’inconscient collectif. C’est, selon Waldemar A. Nielsen, « l’une des qualités distinctes, un aspect très précieux de l’idée américaine. » Pour lui, « le concept de volontariat, de compassion, d’attention aux autres, et d’initiative individuelle » définit le type de société que sont les Etats-Unis (8).
On comprend mieux ainsi comment les « barons voleurs » du début du XXème siècle, qui ont consacré leur vie au capitalisme, à la recherche systématique du profit pour redistribuer ensuite leur fortune, ont suscité non pas du dégoût et de la suspicion, mais un immense respect, voire de l’admiration.
On ne peut pas non plus ignorer le fondement religieux de la philanthropie. On a vu que les particuliers donnaient en priorité aux institutions religieuses, que la foi religieuse était un facteur de motivation du don pour 51% des plus hauts revenus, et que plus ceux-ci fréquentaient les églises, plus ils étaient généreux. A cet égard, il est intéressant de noter que l’un des plus grands textes fondateurs de la philanthropie, écrit par Carnegie, est intitulé « L’évangile de la richesse ».
La religion est aussi ce qui motive les plus riches en fin de vie. Donner son argent aux pauvres après une vie confortable
est pour les plus pieux un vecteur de réconfort. Pour eux comme pour les moins riches, ce peut être aussi une façon d’acheter son salut, comme autrefois avec les indulgences. D’où la question posée par Patrick Viveret, philosophe, qui se demande si la philanthropie ne serait pas « la nouvelle monnaie du salut. » Et d’ajouter : « Assisterait-on, avec l’essor de la philanthropie mondiale, à un nouveau trafic d’indulgences ? » (9)
Moins cyniquement, c’est aussi un moyen, sincère, de vivre sa religion.
Voir aussi : La part versée aux organisations religieuses, le signe d'une culture "trop" puritaine ?
- La fiscalité : si c’est justement là une motivation intéressée du don, il faut préciser que la fiscalité n’est pas la source historique de la philanthropie, car les premières fondations et l’esprit de la philanthropie sont nés bien avant l’existence même de l’impôt sur le revenu, donc avant la notion d’exemption fiscale.
La générosité américaine et l’idée de retour à la communauté sont, au contraire, ce qui a incité les législateurs à modifier rapidement la fiscalité de l’impôt sur le revenu, quelques années après sa création, pour ne pas décourager cette tradition humaniste. La fiscalité est dans ce sens, d’abord, la conséquence de cette tradition.
1 - GODELIER Maurice, L’énigme du don, Paris, Editions Fayard, 1996, 315 p.
2 - HENAFF Marcel, Le prix de la vérité, le don, l’argent, la philosophie, Paris, Editions du Seuil, 2002, p. 33
3 - Ibid., p. 34
4 - 5 - 6 -BOND Sharon, U.S. Charitable Giving Estimated To Be $307.65 Billion in 2008, GivingUSA Foundation, http://www.philanthropy.iupui.edu/News/2009/docs/GivingReaches300billion_06102009.pdf, 19 juin 2009
7 -The 2008 Study of High Net Worth Philanthropy, Issues Driving Charitable Activities among Affluent Households, The Center on Philanthropy at Indiana University, Indianapolis, Purdue University, Indiana, Mars 2009, 66 p. Les « hauts revenus » dans cette étude sont les foyers dont les revenus annuels sont supérieurs à 200 000 dollars (153 800 euros) et/ou les capitaux supérieurs à 1 million de dollars (769 000 euros), résidences exclues. Les revenus moyens de l’échantillon sont de 12,6 millions de dollars (9,7 millions d’euros), la moitié des foyers interrogés se situant entre 3 millions de dollars (2,3 millions d’euros) et 6 millions de dollars (4,6 millions d’euros).
8 - NIELSEN Waldemar A., The Donor’s Role in Donor Intent, in Donor Intent, Indianapolis, Indiana, The Philanthropy Roundtable, 1993, p.15
9 - SEGHERS Virginie, La nouvelle philanthropie (ré)invente-t-elle un capitalisme solidaire ? Paris, Autrement, 2009, p. 196
« La philanthropie aux Etats-Unis est unique. Aucune autre nation au monde n’a un aussi grand nombre et une aussi belle diversité d’organisations à but non lucratif, incluant les hôpitaux, les organisations religieuses, les universités, les collèges, les services sociaux et les organisations culturelles. Presque tous les Américains pensent qu’il est de leur devoir de soutenir des causes caritatives. Cette philosophie altruiste est en contraste marqué avec celle de la plupart des autres pays, où le devoir philanthropique est souvent la responsabilité exclusive du gouvernement. L’idéal démocratique [américain] selon lequel chaque personne doit apporter une contribution raisonnable, allié à une notion d’incitation fiscale moderne, a encouragé un nombre important de citoyens américains à devenir philanthropes. » (1)
Les barons voleurs
Comme l’explique Waldemar A. Nielsen, parmi tous les philanthropes qu’a connus l’Amérique, il y a eu des philanthropes en tous genres, « des mystiques comme Andrew Carnegie, des autocrates comme J.P. Morgan, des anarchistes comme Mabel Dodge, des subversifs comme Albert Barnes, des despotes comme Henry Clay Frick, des visionnaires comme John D. Rockefeller, des chercheurs de rédemption et d’éternité comme Andrew Mellon. » (2) La saga de la philanthropie américaine, dit-il, a « ses héros, ses ratés et ses médiocrités. » (3) Il n’y a pas « une » philanthropie, il y a « des » philanthropes. Et parmi eux des gens moins bien que d’autres…
John D. Rockefeller
La plus grande fondation privée est la Bill & Melinda Gates Foundation, créée en 2000 et basée à Seattle, qui a, elle, donné 2,8 milliards de dollars (4), grâce à une dotation de 66 milliards, un montant supérieur au PNB de la plupart des pays du globe. Cela donne une idée de son pouvoir d’influence.
Voir aussi : Sur les fondations en Amérique.
Si les Américains savent faire don de leurs richesses, quelle que soit l’ampleur de leur générosité, ils savent aussi faire don de leur temps, plus de 60 millions d’entre eux étant officiellement inscrits sur la liste de bénévoles d’au moins une organisation à but non lucratif (5) en 2008. Cela représente un total de 8,1 milliards d’heures de service.
Ces bénévoles se caractérisent par un niveau d’éducation élevé et ont une expérience professionnelle significative. Ils apportent donc une énergie ou une expertise essentielles, une main d’œuvre et une matière grise parfois vitales aux organisations qui les accueillent. Sans parler de leur indispensable contribution en tant que membres des conseils d’administration, les « Boards », où servent aujourd’hui presque 50% des bénévoles à revenus élevés (6).
C’est dans les organisations religieuses que les bénévoles sont les plus nombreux (35,1% d’entre eux). Les organisations consacrées à l’éducation et à la jeunesse en accueillent 26% et les œuvres sociales et communautaires 13,5%. Les organisations spécialisées dans les « arts, la culture, les sports et activités de détente » 3,3% (7). C’est peu en comparaison du reste, mais c’est une composante incontournable de la vie culturelle américaine qui représente, comme l’exemption d’impôt, une économie budgétaire sans laquelle nombre d’organisations péricliteraient.
Ce sont les retraités, plus disponibles, qui constituent le cœur de l’action bénévole, avec 54,5% du total ayant plus de 55 ans, et 24,4 % plus de 65 ans (8). On s’en rend compte lorsqu’on se déplace dans les lieux culturels. Au Kennedy Center, un recrutement rigoureux permet d’employer plus de 500 bénévoles pour 100 000 heures de services annuelles. Devenant membres de la prestigieuse catégorie des « Amis du Kennedy Center », ils sont fidèles à la devise du président Kennedy reformulée pour l’occasion : « Ask not what the Kennedy Center can do for you, ask what you can do for the Kennedy Center. » (9)
Les nouveaux philanthropes sont non plus des héritiers issus des anciennes élites (« old money »), mais des entrepreneurs ayant eux-mêmes constitué leur fortune, ceux qu’on appelle les « nouveaux seigneurs de l’argent » (« new money »). (10)
Plus jeunes, plus nombreux et plus riches qu’au XXème siècle, ils raisonnent en entrepreneurs et s’impliquent avec la ferme intention d’obtenir des résultats bien avant leur mort, de « rentabiliser » ainsi leur investissement. Dans le cadre d’une démarche participative, ils veulent investir mais aussi s’investir.
Ces « philanthro-capitalistes », issus principalement des classes moyennes de la côte ouest, ont créé une philanthropie qui se veut plus performante, qu’on appelle aux Etats-Unis la « venture philanthropy », le « capital-risque philanthropique », ou encore, selon les mots de Bill Gates, le « capitalisme créatif ».
1 - HOPKINS Karen & FRIEDMAN Carolyn, Successful Fundraising for Arts and Cultural Organizations, Phoenix, Arizona, USA, The Oryx Press, 1997, p. xiii ; xiv ; xv
2 - NIELSEN A. Waldemar, Inside American Philanthropy, The Dramas of Donorship, Norman, Oklahoma, University of Oklahoma Press, 1996, p. 256
3 - Ibid., p. 269
4 - Chiffres tirés de STEVEN Lawrence, MUKAI Reina, Foundation Growth and Giving Estimates, Current Outlook, New York, Foundation Center, 2009, 19 p.
5 - Volunteering in the United States, 2008, Bureau of Labor Statistics, United States Department of Labor, [20.06.09] http://www.bls.gov/cps/
6 - The 2008 Study of High Net Worth Philanthropy, The Center on Philanthropy at Indiana University, Indianapolis, Purdue University, Indiana, Mars 2009, 66 p.
7 - Ibid., tableau #4
8 - Ibid., tableau #1
9 - Bill Turner, [20.06.09] http://www.kennedy-center.org
10 - TOBELEM Jean-Michel, Musées et culture, le financement à l’américaine, Mâcon, Editions W, 1990, p. 35
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